Élections en Catalogne : Les indépendantistes renforcent leur majorité, mais l’impasse stratégique demeure

Claudette Carbonneau

Texte publié dans le numéro du mois de Mars 2021 de L’Action nationale

Le 14 février dernier se tenait en Catalogne une 3e élection générale en six ans. Une fois de plus, elle n’avait rien de banal. L’histoire retiendra l’image de ces scrutateurs vêtus de combinaison intégrale tels des scaphandres, de même que les plages horaires qu’il a fallu aménager pour permettre le vote des personnes en quarantaine ou encore atteintes de la COVID. Un scénario on ne peut plus surréaliste !

Pourtant, en raison de la pandémie, le parlement catalan avait résolu de reporter l’élection au 30 mai prochain. Les tribunaux espagnols en ont décidé autrement et ce, à moins d’une vingtaine de jours du scrutin du 14 février 2021. Sans surprise, le taux de participation a chuté à 53,5 %, mais le camp unioniste est bien mal placé pour s’en plaindre et tenter, à coup de ce genre d’expédient, d’expliquer sa déroute.

Une autre élection sur fond de répression, d’ingérence et de divisions

Depuis la tenue du référendum d’indépendance de septembre 2017, Madrid n’a cessé de réprimer très durement les indépendantistes catalans et de mettre à mal le statut d’autonomie de la Catalogne. Elle déclare d’abord illégal le référendum d’indépendance organisé par les élus catalans, lequel tire toute sa légitimité de l’élection tenue deux ans plus tôt sur la base de cet engagement phare. Puis, elle réprime sauvagement la population catalane en lançant sa police à l’assaut des bureaux de vote. Ici, l’injure au principe même de la démocratie n’a d’égal que le silence gênant derrière lequel se cachent les pays européens.

Le bras vengeur de l’Espagne ne s’arrête pas là. Elle procédera tour à tour, dès 2017, à la destitution des élus catalans et à la tutelle de la Generalitat. Elle poussera à l’exil politique le président Carles Puigdemont et cinq de ses conseillers. Elle placera sous les verrous Oriol Junqueras, vice-président de la Catalogne, de même que la présidente du Parlement, Carme Forcadell, et plusieurs autres membres du gouvernement, en plus de deux figures de proue de la société civile ayant joué un rôle déterminant pour l’unité des indépendantistes et la mobilisation de la population. Depuis, ces prisonniers politiques ont été condamnés à des peines d’emprisonnement allant de 9 à 13 ans. Voilà qui alimente la grogne citoyenne qui ne se dément pas.

En outre, rappelons que l’élection de 2021 est une autre élection précipitée sur fond de tensions avec l’Espagne. Le calendrier électoral s’est trouvé devancé à cause de la déchéance du président Quim Torra, élu en 2017, et condamné par les tribunaux espagnols pour avoir tardé à retirer des symboles indépendantistes sur les édifices publics !

Depuis le dernier référendum, on a assisté en Espagne à un changement de garde à la direction des forces unionistes. Bien qu’il prétende chercher une détente avec la Catalogne, le président Pedro Sanchez, du Parti socialiste espagnol, continue de s’opposer vertement à toute proposition d’entente permettant l’organisation d’un référendum sur l’indépendance.

La perspective de conclure avec l’Espagne une entente en vue de tenir un référendum qui ne serait pas considéré comme illégal est maintenant privilégiée par le parti indépendantiste Esquerra Republicana de Catalunya (ERC), de Junqueras, sur fond de division politique avec Junts per Catalunya de Puigdemont. Celui-ci préconise plutôt l’affrontement avec l’Espagne et l’activisme juridique auprès des pays et des instances européennes, en attendant le moment où il pourrait être en mesure de rendre effective la Déclaration d’indépendance d’octobre 2017, qui a été suspendue dès sa publication.

Bref, tout était en place pour que le PS espagnol tente un grand coup et dépêche de toute urgence en Catalogne son ministre de la santé pour prendre la tête du Parti socialiste catalan (PSC) dans le but de  « tourner la page sur l’indépendance », comme le déclarait en campagne le nouveau chef du PSC, Salvador Illa.

Ce faisant, le PS espagnol mise sur l’essoufflement des forces indépendantistes catalanes, solidement malmenées ces dernières années par une répression hors du commun, par les divisions internes du mouvement indépendantiste et par l’absence de voie de passage évidente pour aller vers l’indépendance.

Fatigue politique et pandémie ont fait en sorte que le vent d’espoir qui portait les électeurs indépendantistes lors des dernières campagnes électorales et les poussait à des taux de participation record, s’est quelque peu émoussé. La tentation pour leurs opposants de saisir ce momentum pour enterrer le projet d’indépendance est forte. Le PSC en fera l’enjeu central de l’élection. Il mise gros : soit il gagne son pari, soit il devient hors-jeu, comme semble vouloir le confirmer la suite des événements.

Une victoire doublement éclatante pour les indépendantistes

Au soir du 14 février, la Catalogne paraît coupée en trois, avec 33 sièges pour le PSC, autant pour ERC et 32 pour Junts per Catalunya. Au niveau du vote populaire, les trois principales formations politiques récoltent respectivement 23 %, 21,4 % et 20 % du scrutin.

Dans ce contexte, c’est la capacité d’un Salvador Illa (PSC) ou d’un Pere Aragones (ERC) de trouver des alliances pour former un gouvernement qui permettra de résoudre le casse-tête et de déterminer qui, des deux chefs, peut sortir gagnant. Il faudra attendre quelques semaines encore pour tirer des conclusions définitives, bien que l’issue de la partie semble malgré tout assez prévisible.

Si, en Espagne les Socialistes ont pu placer en sourdine les velléités indépendantistes du grand frère espagnol d’ERC pour former avec eux un gouvernement au nom de l’axe droite/gauche, il en va tout autrement en Catalogne.

Ici, la question nationale est centrale et le PSC a échoué à la balayer sous le tapis. Pour mesurer l’importance de cet enjeu, rappelons simplement à quel point, au Québec, le fait d’évacuer la question de l’indépendance des enjeux électoraux a pu faire mal !

En Catalogne, ERC se positionnera différemment sur cette question en faisant connaître dès la campagne électorale son engagement à ne pas faire alliance avec le PSC. D’ailleurs, l’entente écrite liant ensemble tous les partis indépendantistes à cet effet témoigne du caractère central de la question de l’indépendance dans la dynamique politique catalane, malgré les divisions biens réelles qui ont affaibli cette option depuis le référendum de 2017.

Au sortir des urnes, il apparaît clair que non seulement le PSC a perdu son pari, mais aussi que le camp indépendantiste a renforcé sa majorité. En effet la CUP, troisième parti indépendantiste de tendance plus radicale, a gagné du terrain en faisant élire 9 députés. Voilà qui, malgré les divisions, pave une fois de plus la voie pour le retour d’un gouvernement indépendantiste, disposant même d’une majorité plus confortable que par le passé (74 sièges sur 135).

Mais la victoire des indépendantistes ne s’arrête pas là. Pour la première fois de l’histoire, le vote accordé à l’ensemble des partis souverainistes dépasse le seuil des 50 %. Ce résultat historique va priver le camp unioniste de son arme préférée pour tenter de délégitimer l’action d’un gouvernement indépendantiste qui voudrait prendre des initiatives pour faire avancer la cause.

Rappelons ici que jamais le camp des hispaniolistes n’a pu revendiquer un appui populaire majoritaire. Depuis des années, avec environ 8 % des votes, En Comu Podem ( ECP), un parti dont le pendant espagnol est Podemos, brouille les cartes en laissant planer un écran de fumée sur les intentions de vote de la population s’il y avait référendum. En effet, tout en défendant avec vigueur l’idée d’un référendum d’autodétermination, ECP a toujours refusé de se définir clairement par rapport à la question de l’indépendance. La bonne nouvelle, c’est que le résultat de l’élection de 2021 est sans appel. Une majorité de Catalans ont bel et bien voté pour des partis indépendantistes.

Incontestablement, il s’agit là d’une grande victoire pour les indépendantistes, bien que l’impasse perdure sur la voie à suivre pour faire de la Catalogne une république indépendante.

Une recomposition politique est à l’œuvre

Si la Catalogne n’a pas changé de cap le soir du 14 février dernier, les changements de tête et la nouvelle cartographie des partis politiques présents à la Generalitat risquent de changer considérablement le rapport entre les forces en présence.

Vraisemblablement, c’est ERC plutôt que Junts per Catalunya qui va diriger le camp des indépendantistes. À quelle politique donnera lieu ce changement de direction ? La CUP, qui a malgré tout conservé sa majorité d’opposition, acceptera-t-elle d’intégrer un gouvernement ERC, plus campé à gauche, ou se contentera-elle de monnayer à la pièce son appui, comme elle l’a fait par le passé avec Junts ? Enfin, la reconfiguration du camp souverainiste pourrait-elle permettre un rapprochement avec ECP, qui a pris la rue aux côtés des indépendantistes au lendemain du référendum de 2017, motivé par l’appui qu’il a toujours accordé à l’idée d’un référendum d’autodétermination ?

Du côté des unionistes, la cohésion s’annonce plus difficile que jamais avec l’arrivée de VOX, un parti d’extrême droite, qui fait pour la première fois son entrée à la Generalitat avec 11 sièges. Ce parti a réduit à peau de chagrin la représentation des partis traditionnels de droite. Il pousse à sa limite la polarisation idéologique au sein du bloc unioniste, désormais dirigé par les Socialistes.

Enfin, il faudra suivre de près l’effet d’un changement de garde sur l’alignement de Madrid quant à la question nationale, alors que les Socialistes espagnols ont dû s’allier à la Gauche républicaine (ERE) pour gouverner.

Et l’indépendance dans tout cela ?

Le principal défi que devra relever le bloc indépendantiste, c’est de trouver, au milieu de cet échiquier fortement bouleversé, une feuille de route crédible pour conduire le peuple catalan vers l’indépendance. La joute politique qui s’annonce peut sembler distrayante, mais les indépendantistes ne doivent pas faire l’économie de refaire l’unité autour d’une proposition forte de sortie de crise. Le doute sur la faisabilité de l’indépendance ne peut que conduire à intégrer la défaite et à ramener au pouvoir un nationalisme mièvre, folklorique et édenté.

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